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Chroniques Manga : de la poésie à la noirceur, les émotions de janvier

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Sacré mois de janvier que nous avons là, pour débuter 2016. Il y a la déferlante One-Punch Man évidemment, impossible de passer à côté, mais il y a aussi une belle cohorte d’autres nouveautés… et finalement très peu de déchets. Pour faire court, on avait plutôt tendance à se régaler en ce début 2016. La semaine dernière je vous présentais Underwater chez Journal du Japon et cette semaine j’ai enchaîné avec L’ère des cristaux. Deux titres touchants, subtils, originaux… Pourvoyeurs de sympathiques émotions. Pourtant la moisson de janvier est loin d’être finie et je ne voulais pas passer à février sans vous parler de trois autres séries qui m’ont tapé dans l’œil, en attendant d’y consacrer un article plus complet. Voici donc les chroniques des Enfants de la Baleine chez Glénat, de Kasane chez Ki-oon, et je rattrape aussi mon retard en évoquant Ritournelle chez Komikku.

En route, et bonne lecture !

enfant-de-la-baleine-1-glenatLes enfants de la baleine #1 & 2 de Abi UMEDA chez Glénat : Très surprenant et envoûtant celui-là. Il commence comme un conte  : dans un monde où tout n’est plus que sable, un peuple vogue à la surface d’un océan de dunes sur un gigantesque bateau-ville, leur demeure depuis plusieurs générations. Ce peuple abrite des hommes et des femmes capables de manipuler le saimia, un pouvoir télékinésique qui se nourrit de leurs émotions. Malheureusement les propriétaires de ce pouvoir, les marqués, sont condamnés à mourir jeune. Ce sont les non-marqués, une petite minorité parmi les quelques centaines d’habitants, qui dirigent le bateau et qui sont les dépositaires de la mémoire collective.

Ce récit de voyage et de quête à bord de la Baleine de Glaise, leur bateau, fait d’abord penser à une sorte d’errance sans fin, tel un dernier bastion de l’humanité qui erre sur une terre désertée. Même lorsqu’ils vont tomber, un beau jour, sur un autre vaisseau, celui-ci semble abandonné. Le jeune Chakuro, héros de l’histoire, a beau en découvrir l’unique survivante, on est très loin de se douter que c’est le mécanisme d’une tragédie qui se met en place.

Durant les 150 premières pages on se laisse donc envoûter par ce monde sorti de nulle part, par ce vaisseau fait de maisons biscornues et protéiformes, dignes d’un univers Ghibliesque. Les personnages aussi séduisent: jeunes et pleins de vies mais fragiles et touchants. Chakuro, un marqué qui ne parvient pas à maîtriser son pouvoir, a l’âme d’un scribe et ressent régulièrement l’envie brûlante d’écrire pour inscrire l’histoire de son peuple et prolonger quelque part la vie de ses congénères, qui ne vivent qu’une trentaine d’année tout au plus.

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KUJIRA NO KORA WA SAJYO NI UTAU © 2013 Abi Umeda / Akita Publishing Co.

Loin d’adopter un ton mièvre, le récit détaille aussi une vie où il est interdit de trop se laisser aller aux émotions, et la cité n’a rien  d’un paradis : toute une partie de la population, qui refuse cette censure et les règles établies, est régulièrement emprisonnée et revendique son opposition à la gouvernance opaque des non-marqués. Mais il semble que, décennie après décennie, le statut quo demeure… et l’errance continue. Jusqu’à la fameuse rencontre avec cette survivante, dont on remarque tout de suite la froideur et l’absence d’émotion. Elle est évidemment auréolée de mystère… Sauf pour le conseil, qui semble comprendre à la fois d’où elle vient et qui elle est… Et ils choisissent de l’enfermer. Grâce à Chakuro, elle finit néanmoins par s’attacher au quotidien de la baleine grise, à ce peuple pacifique. C’est alors que tout va voler en éclat et que le drame va survenir : rapidement, brutalement, systématiquement.

Ma comparaison précédente avec l’univers des Ghibli était tout sauf fortuite car on retrouve cette vague d’émotion qui nous assaillit face à la cruauté, la bêtise, la violence de l’être humain envers ses prochains… La fin du premier tome et le début du second sont glaçants, mais je ne vous dit pas plus pour éviter de vous spoiler. Sachez juste qu’on ne décroche plus avant d’avoir refermé ce second opus. Les enfants de la baleine est donc une série à ne pas rater, qui n’usurpe pas ses magnifiques visuels et couvertures.

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KUJIRA NO KORA WA SAJYO NI UTAU © 2013 Abi Umeda / Akita Publishing Co.


Kasane Ki-oonKasane, la voleuse de visage #1
de Daruma MATSUURA chez Ki-oon :La voleuse de visage“… c’est bien mystérieux tout ça, comme la couverture du premier tome. Ajoutez à ça la nomination aux Taisho Awards 2015 et d’autres prix au Japon et la publication dans l’Evening de la Kodansha (Gunnm, Moyasimon, Coq de combat,…) : tout ceci donne une certaine aura au titre, avant même sa sortie cette semaine aux éditions Ki-oon. Et la réputation n’est pas usurpée…

Voici le résume officiel, plutôt bien écrit : Kasane est une fillette au visage repoussant, presque difforme, régulièrement moquée et maltraitée par ses camarades de classe. Sa mère, actrice de premier plan célèbre pour son immense beauté, lui a laissé pour seul souvenir un tube de rouge à lèvres, et une consigne mystérieuse : « Si un jour ta vie devient trop insupportable, maquille tes lèvres, approche l’objet de ta convoitise, et embrasse-le. »
Le jour où, au bord du désespoir, Kasane s’exécute, elle fait une découverte incroyable : le rouge à lèvres légué par sa mère lui permet de s’approprier le visage de ses victimes ! À la fois malédiction et bénédiction, cet héritage va offrir à la jeune femme un avenir auquel elle n’osait rêver jusqu’à maintenant…
« La beauté est une bénédiction : elle permet de tout obtenir… même quand elle n’est qu’illusion.»

L’image que l’on a de soi et celle que l’on renvoie aux autres : voilà la thématique principale de ce récit. La transformation d’une héroïne recluse en personnage populaire n’est pas quelque chose de nouveau dans un manga, mais le traitement de Daruma MATSUURA démarque nettement son œuvre des autres. Il y a la cruauté de la situation, tout d’abord : Kasane EST  repoussante et défigurée, ce n’est pas juste une jeune fille rondouillarde et mal fagotée. Malgré un faciès souvent dissimulé sous une longue chevelure noire – histoire de faire fonctionner notre imagination – on perçoit un visage plus proche du batracien que de la jeune fille lambda. Et rien ne s’arrangera, même avec les années qui passent, et la beauté légendaire de sa mère ne fait que rajouter à l’ironie du destin et renforce le contraste.

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Cette différence avec ses camarades entraîne fatalement l’isolement, les moqueries, les mauvais tours. Sans parent elle est à la merci d’une tante qui l’a récupéré uniquement pour se donner l’image publique d’une femme généreuse mais qui ne cache pas son dégoût en privé. Ainsi, si on constate de facto la laideur, c’est plus souvent dans le regard des autres qu’on ressent réellement la difformité, par la peur et la révulsion qu’elle inspire. Mais notre héroïne est habituée à ces visages dégoûtés. Elle en souffre mais avec les années elle a appris à éviter et à fuir cette antipathie. Ce qu’elle ne soupçonnait pas, c’est ce que sa vie pourrait être si elle était belle. L’avant-gout qu’elle va en avoir, le jour de sa première transformation, est un véritable choc, un shoot d’amour et d’adrénaline sous la lumière des projecteurs. Associé à un véritable don pour le théâtre – qui réussirait presque à faire oublier son apparence – cette nouvelle beauté fait de  Kasane une actrice adulée par toutes et tous.

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Néanmoins, comme je le disais plus haut, l’histoire est cruelle. Il lui faut voler un visage pour devenir belle, la victime se retrouvant défigurée dans l’opération. Mais le charme est réversible et ne fonctionne qu’à certaines conditions, et Kasane se retrouve telle une cendrillon qui doit retourner à sa triste existence une fois minuit passé. L’amour et les applaudissements du public sont-ils réellement pour elle ? Comment y re-goutter à nouveau  sans que le secret ne s’évente ? Que faire de la femme enlaidie pendant que Kasane profite de son séduisant costume ?

Avec le théâtre comme fond rêvé pour ce conte ensorcelé, ce premier tome de Kasane captive par son récit vénéneux qui va de rebondissement en rebondissement, tandis que son héroïne torturée risque bien d’enlaidir son âme en embellissant son visage. Diablement prenant !

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RitournelleRitournelle
 de Aoi IKEBE chez Komikku: Fin 2015 Komikku lançait sa collection Horizon, largement inspiré des collections Latitudes de Ki-oon ou Écritures de Casterman. Parmi les premiers titres proposés, Ritournelle mérite donc qu’on s’y arrête deux minutes… C’est d’abord un bel ouvrage : ce one-shot fait honneur à son coût assez élevé (18 euros) en proposant de très belles couleurs, qui rendent hommage au graphisme très doux de la mangaka, tout en poussant l’immersion grâce à des pages extrêmement soignées : les contours des cases sont ornementés de motifs fins et élégants et le reste du cadre de la page est tramé  dans toute une gamme de couleurs – qui varie et développe différentes ambiance – dans un rendu proche du marbre. C’est très réussi et cela résonne assez bien avec l’histoire elle-même. Ah !  J’ai failli oublié de vous parler du scénario d’ailleurs !

L’époque ou le pays du récit sont volontairement passés sous silence, car Ritournelle c’est surtout l’histoire d’un bâtiment iconique : un couvent et la vie de ces habitantes il y a quelques centaines d’années, à l’époque où la foi était l’alpha et l’oméga de nombreuses vies. En lisant ceci, je suppose que les réfractaires à la religion ont plutôt une réaction de rejet ou au moins de profonde méfiance, tout comme votre athée de chocobo (qui ne croit que dans la plume de phénix et les légumes de Gysahl, à al rigueur). Heureusement, Ritournelle n’a rien d’un prêchi-prêcha qui cherche à vous vendre les Saintes Écritures avec un paquet d’hosties en bonus. C’est presque le contraire.

La vie dans ce “sanctuaire” pour nonnes nous est présenté à travers le regard de deux générations : celui d’une jeune orpheline recueillie par l’église, Amilah, qui doit chaque jour participer aux très nombreuses taches pour entretenir la chapelle, sous les ordres de sœur Marwena, modèle de perfection au visage fermé et souvent songeur, souvent tourné vers le monde extérieur, avec qui elle semble entretenir un lien… étrange. Marwena, entièrement dévouée à sa foi, irrite ses consœurs par sa perfection et n’épargne rien à la jeune Amilah, mais il y a beaucoup à découvrir derrière le voile des apparences… Et la gentillesse de certains pourraient bien faire voler en éclat la plus solide des armures. Dans Ritournelle la foi est donc un chemin arpentée par plusieurs femmes, mais n’est en rien un point de départ ou d’arrivée et ce sont ces destinées faites de détours et passages secrets qui font tout le sel de cette histoire, bien plus que la religion elle-même, qui est surtout prétexte au recueillement et à l’introspection dans un cadre communautaire strict, certes, mais qui se veut paisible et apaisant.

On obtient donc une oeuvre belle, originale, réfléchie, sur le rapport épineux aux autres et la définition – ou la nécessité – du bonheur. Une belle lecture en somme…

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© 2014 Aoi Ikebe (AKITASHOTEN)

Et voilà pour ces lectures… De tous ces titres et d’autres, il en est question, en images et commentaires, sur les réseaux sociaux comme Instagram, Facebook ou Twitter pour des sessions de lecture en live. On finit avec la pile de choses à lire, toujours aussi volumineuse… Y a des choses qui vous intéressent là dedans ?

Chroniques Manga Paoru.fr-005

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