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Deux décennies de manga : les éditeurs ont la parôle !

A l’époque où votre serviteur travaillait encore sur son précédent webzine, il a pu réaliser quelques interviews d’éditeur. Malheureusement, pour des soucis de planning chargé, certaines n’ont pu être finalisée à l’époque. C’est maintenant chose faite et je trouvait dommage qu’elles tombent dans l’oubli. Voici la première d’entre elles, réalisée en juin 2009, dans les bureaux de Ki-oon, avec Cécile Pournin et Ahmed Agne, un duo de choc !

Cécile Pournin et Ahmed Agne.

Si le manga fêtait ces 20 ans l’an passé l’éditeur Ki-oon entamait quand à lui sa sixième et fait donc toujours partie des jeunes éditeurs. Il fait aussi partie des plus réputés, que ce soit pour la qualité du travail ou le dynamisme de leurs promotions. Mais qui est Ki-oon et comment tout cela a-t-il commencé ? C’est ce que nous leur avons demandé, directement dans leurs bureaux, pour l’interview éditeur la plus longue (et captivante !) de tous les temps…

Ramza : Ki-oon a 5 ans aujourd’hui, et si l’on remonte dans le temps on croise deux jeunes passionnés sur les bancs de la fac, leur diplôme de japonais en poche. Qu’est-ce qui leur est passé par la tête à ces jeunes gens ?

Ahmed Agne : Qu’est-ce qui t’es passé par la tête, toi ?

Cécile Pournin : Hum… Quand on se lance dans un projet pareil… on ne sait pas ce qu’on fait, je pense. Je veux dire par là qu’on n’est pas véritablement conscient de la masse de choses qu’on va devoir découvrir et apprendre… sur le tas ! On a juste une envie, mais on n’imagine pas du tout à quel point ce sera d’abord incroyablement enrichissant mais aussi… compliqué ! Au bout de 5 ans, quand on se retourne sur le jour où on s’est lancé, on se dit rétrospectivement qu’on était un peu inconscient ! Alors qu’est-ce qui nous est passé par la tête ? Je crois qu’on s’est lâchés. On avait envie de créer quelque chose, d’abord. On avait envie de lire des manga toute la journée (rires). Et on avait envie de travailler en lien avec le Japon, dont on revenait à peine.

Ahmed : C’est vrai que quand on a commencé, il y avait beaucoup de maisons d’éditions dans le paysage, facilement 20 ou 30, et que 3 ou 4 éditeurs venaient de se lancer dans les mois précédents (Asuka, Taifu, etc.). L’horizon était donc relativement encombré et les gros acteurs du marché déjà installés depuis un moment. Donc arriver avec zéro contacts éditeurs japonais, c’était un peu fou. Surtout lorsque nous sommes allés au Japon la première fois, on nous a dit : « Vous êtes sympathiques, vous avez l’air sérieux, vous parlez japonais… c’est super mais qu’est-ce que vous avez déjà publié ? Amenez-nous un premier bouquin et après on verra ce qu’on peut faire. » Forcément c’est un cercle vicieux parce que si personne ne te laisse te lancer avec un premier ouvrage, tu ne peux jamais rien publier !

La fameuse première expérience…

Cécile : Exactement. De toute façon on avait déjà l’idée d’aller voir des auteurs indépendants, parce que ça nous laissait plus de liberté pour commencer et que c’est plus gratifiant… et que c’est l’avenir. Avoir ses auteurs, c’est ça le métier au départ. Chercher et trouver un auteur qui s’engage avec vous, avec qui vous travaillez directement sur un projet tout au long de son élaboration (sans l’écran de son éditeur japonais, par exemple), non seulement c’est l’essence même du métier d’éditeur, mais personnellement, je trouve aussi que c’est l’aspect le plus intéressant du métier. C’est ce que font tous les éditeurs du monde, y compris les japonais eux-mêmes. Alors ça arrive dans toutes les maisons d’édition de publier un produit déjà fini et abouti (il faut bien, quand on souhaite reprendre et éditer en France Harry Potter, par exemple), mais un éditeur prend je crois beaucoup plus de plaisir à accompagner une série ou un auteur depuis le départ.

Ahmed : Sans compter qu’à terme, pour vraiment rencontrer le succès, sans être exclusivement dépendant de nos partenaires japonais, c’est ce qu’il faut faire.

Au cours de cette phase de prospection, vous découvrez une belle nuit, à 2 heures du matin, les yeux rouges mais ravis, Tetsuya Tsutsui, sur son site internet… et c’est le coup de foudre. Qu’est-ce qui se passe ensuite ?

Ahmed : Ça s’est fait complètement par hasard : lui-même, à l’époque où il a dessiné Duds Hunt, avait essayé de présenter ce titre à plusieurs maisons d’éditions pour décrocher sa première expérience de mangaka. Mais tous les éditeurs lui ont répondu : « Non, ça ne nous intéresse pas », ce qui nous semble fou avec le recul. Comme il ne voulait pas que son manga, dans lequel il s’était investi, meure oublié dans un coin, il a décidé de le prépublier sur son site Internet. On est tombés dessus complètement par hasard, on en est tombés complètement amoureux, et on lui a tout simplement écrit un mail pour savoir si ça l’intéressait d’être publié en France.

Cécile : Et finalement, c’est quand même grâce à Duds Hunt qu’il a été repéré au Japon par son futur éditeur, Square Enix, et que ça a fini par fonctionner pour lui, puisqu’il a publié chez eux Reset, puis Manhole.

Et après Tsutsui vous a ouvert les portes de Square Enix…

Ahmed : C’est un auteur qui a énormément compté dans notre parcours – le troisième qu’on ait publié dans notre catalogue… Et on a eu énormément de chance que Tetsuya bosse avec Square Enix, car c’était quasiment la seule maison d’édition japonaise qui ait, à l’époque, un catalogue vierge et inexploité. Sa direction attendait que la fusion entre Square et Enix soit finalisée avant de commencer à vendre des licences manga au marché français.

Cécile : Grâce à Tetsuya, on est rentrés en contact avec Square Enix juste au moment où ils s’ouvraient aux éditeurs étrangers. On tenait absolument à éditer la suite du travail de cet auteur. En revanche, on pensait n’avoir aucune chance de rentrer dans le sérail restreint des éditeurs français autorisés à travailler avec Square Enix, mais à notre grande surprise, c’est exactement le contraire qui s’est produit.

Ahmed : Une file interminable d’éditeurs français attirés par leur catalogue faisaient déjà la queue à leur porte. On est allé voir Square Enix pour leur dire que Reset et Manhole nous intéressaient vraiment – on ne leur a demandé que les œuvres de Tetsuya, en expliquant que lui-même voulait qu’on soit son éditeur français.

Cécile : On était un peu mal ; on se demandait vraiment comment ils allaient le prendre. On avait publié Duds Hunt avant eux, leur édition est un fac-similé de la nôtre. Mais d’habitude ce sont les français qui imitent les japonais, pas l’inverse. Notre agent lui-même se demandait comment ils allaient réagir.

Ahmed : En plus, on s’était comportés avec Tetsuya comme un éditeur japonais classique avec son auteur : c ‘est nous qui nous occupions de vendre les droits de Duds Hunt dans le monde entier (hors Japon) pour lui. À chaque fois que Square Enix recevait des demandes pour adapter ou licencier Duds Hunt, ils étaient obligés de répondre à leurs interlocuteurs de s’adresser directement à nous !

Cécile : Bref, c’était une situation inhabituelle. Donc on s’est rendus à ce rendez-vous un peu embarrassés. Et voilà quelle a été leur réponse : « Premièrement, votre demande concernant Tetsuya Tsutsui est reçue. On apprécie votre démarche, et puisque vous avez envie de suivre cet auteur, faites-nous une offre, il n’y a pas de souci. D’autre part, le fait que vous cherchiez des auteurs par vous-même pour les publier en France, c’est ce qui s’appelle être un éditeur au sens propre du terme, nous trouvons ça parfaitement louable donc… n’hésitez pas à nous faire d’autres offres sur notre catalogue. » On était super surpris, et surtout très honorés.

Et ça vous a ouvert la caverne d’Ali-Baba…

Cécile : Il y avait énormément de choix dans leur catalogue à ce moment-là et – miracle ! – voilà qu’on faisait partie des deux trois éditeurs sélectionnés pour être les partenaires de Square Enix en France. Bref, même si Square recevait des dizaines d’offres de tout le gotha de l’édition française, on avait de bonnes chances de décrocher des titres intéressants, puisque Square Enix avait visiblement décidé de se fier à d’autres critères que des critères financiers objectifs. Ils ont pris un pari sur nous. De notre côté, on a mis toute notre énergie à faire en sorte que leurs titres réalisent leur potentiel, et ils s’en sont vite rendus compte.

Du point de vue des éditeurs japonais, vous êtes dorénavant associés à Square Enix, mais aussi à d’autres, comme Media Works ou Kadokawa. Est-ce que vous continuez à démarcher vos auteurs sur place ?

Cécile : On le fait encore. Chaque année, on se rend au Comiket et on parcourt de long en large le secteur « mangas originaux », mais ce n’est pas toujours facile de tomber sur un manga solide, vous vous en doutez. Prenons l’exemple de l’auteur d’Element Line, Mamiya Takizaki. Elle est très impliquée dans son travail, elle avait dès le départ une vision à long terme des choses et beaucoup de discipline – d’ailleurs elle avait déjà dessiné une bonne partie de son histoire quand on est tombé sur elle. C’est un profil d’auteur très dur à trouver. Au Comiket, il y a des gens très talentueux, mais vu l’affluence record, ils sont comme une aiguille dans une botte de foin. Il faut trouver des dessinateurs qui veulent se lancer dans une série de longue haleine, ce qui n’est pas si fréquent que ça. Beaucoup ont du talent mais se limitent à des projets de 15 ou 50 pages et ne sont pas intéressés par un travail sur plusieurs tomes. En tout cas, depuis que Ki-oon s’est agrandi, on s’est promis de s’y remettre très sérieusement.

Justement… vous êtes plus nombreux maintenant mais durant les premières années vous étiez seuls. Tenir une maison d’édition à deux, c’est pas un peu rock’n roll ?

Cécile : Si, c’est TRES rock’n roll (rires). On est restés à deux jusqu’en octobre 2008, soit pendant les 5 premières années. Au départ, on faisait la traduction des bouquins nous-mêmes, les logos des titres nous-mêmes, le lettrage, la communication, la pub…

Ahmed : Donc ça voulait dire qu’on ne dormait pas, pas de week-ends, pas de vacances. Nos premières vacances datent de l’an dernier, après Japan Expo. Notre première semaine en 5 ans. C’était le paradis (rires). Mais bon, du coup, c’est super instructif, car on a travaillé tous les secteurs de l’édition : graphisme, PAO, traduction, négociations avec les japonais…

Cécile : Et donc, même si on ne maitrise pas ces secteurs aussi bien que des professionnels (à l’exception peut-être de la traduction, qui est en fait mon premier métier), on est familiers de tout ça, on sait ce qu’on peut demander ou pas à un lettreur ou à un correcteur. De ce point de vue, comme le boulot de l’éditeur c’est aussi de coordonner le travail de tous ces intervenants, ça nous a beaucoup apporté.

Et puis, preuve tangible de votre réussite, voilà que la maison Ki-oon s’agrandit, en embauchant 3 personnes. Depuis vos journées, c’est Pinacolada sur les bords de Seine ? (rires)

Ahmed : En fait, au début, on pensait effectivement qu’on aurait des horaires de bureau et plus du 9h-3h du matin mais en fait maintenant on fait du 9h-2h30. (ND Ramza : Que les lecteurs se rassurent, l’équipe a dorénavant pris ses marques et Cécile et Ahmed ont dorénavant une vie (presque) normale !)

Cécile : N’exagérons rien ! (rires) Cela dit, moi, sincèrement, j’ai l’impression de travailler plus.

Ahmed : Oui, c’est possible. Quand un nouveau membre de l’équipe nous décharge d’une tâche (la relecture des manga par exemple), ça nous laisse plus de temps pour explorer de nouvelles idées ou mieux faire ce qu’on ne faisait que partiellement faute de temps. Bref gain de temps, zéro.

Cécile : C’est vrai qu’on assurait le minimum syndical en matière de relations presse, par exemple, les relances journalistes, on ne savait pas ce que c’était. On fournissait les éléments demandés quand on nous les réclamait, point. On n’avait pas de vrai service de presse.

Ahmed : Sauf que maintenant, comme on veut que ce soit fait « à la Ki-oon », à notre sauce, on n’arrête pas de donner des instructions à ceux qui travaillent avec nous. Au lieu d’avoir une seule personne qui prend en charge la presse, on se retrouve à deux ou trois sur le job. Comme on s’en est occupés pendant 5 ans, on a du mal à lâcher prise.

C’est un peu votre bébé…

Ahmed : Un sale gosse oui ! (rires)

Et maintenant que vous agrandi l’équipe, quel est l’objectif  ?

Ahmed : Bah la conquête du monde forcément ! (rires) Non plus sérieusement notre plus gros défi, maintenant qu’on a des éditeurs japonais qui nous font confiance et que l’on peut obtenir des titres sans mendier des mois, en grattant à la porte…

Cécile : J’aime bien quand tu le décris comme ça… en grattant à la porte et en gémissant, aussi, tant qu’on y est ? (rires)

Ahmed : Non mais… c’est vrai que maintenant on a une bonne image, celle d’un « éditeur de qualité », qui soigne l’impression de ses ouvrages, qui défend beaucoup ses titres, et que ça nous aide beaucoup à en obtenir d’autres auprès des maisons d’édition japonaises. C’est plus facile pour nous qu’au départ, c’est indéniable. À présent, on aimerait vraiment développer l’aspect publication d’auteurs indépendants et suivre de A à Z le lancement des titres. C’est déjà gratifiant de lancer des mangas déjà édités au Japon, mais c’est encore mieux quand on a l’auteur face à une page blanche et qu’on participe à l’aventure : « Ah, ce serait bien si on faisait un manga sur tel ou tel sujet… » Et puis réfléchir ensemble sur les personnages, la couverture, etc.

Cécile : C’est un moment vraiment émouvant quand l’auteur vous envoie son travail et que vous découvrez les planches originales, les vraies.

Vous avez toujours voulu être des éditeurs japonais en fait…

Ahmed : Et voilà ! C’est ça qui serait vraiment bien. La seule chose, dans ce milieu, qui peut assurer une pérennité à long terme, c’est d’avoir son propre réservoir d’auteur ; parce que les éditeurs japonais peuvent dire du jour au lendemain : « Merci pour tout le travail accompli pendant 20 ans, maintenant on va essayer de le faire nous-mêmes. »*
(* Interview réalisé avant l’annonce de l’arrivée de la Shueisha et de Shogakukan en France.)

Cécile : Ça n’aurait rien d’illogique, au contraire. Avec la globalisation, on va sans doute vers une internationalisation d’une partie des éditeurs japonais. Donc voilà notre fantasme de petit éditeur français c’est d’avoir nos propres licences, de les vendre dans le monde entier et de pouvoir entendre dire : « Ki-oon, c’est l’éditeur de tel titre », comme Shueisha est l’éditeur de Naruto.

Ne pas être l’éditeur… « en France »

Ahmed : Exactement. Moi – et c’est pareil pour Cécile – quand j’étais au lycée et que je m’achetais City Hunter en japonais (probablement mon manga préféré de tous les temps), ça me faisait rêver. Et sur la tranche, il y avait écrit Shueisha. Faire rêver quelqu’un pendant X années avec un manga, on adorerait pouvoir faire ça un jour.

Cécile : Bien sûr, il y a la distance, les éditeurs japonais qui font déjà très bien le boulot… mais bon, y a pas de raison !

Vous envisageriez une antenne sur place ?

Ahmed : Tout est possible, si ça marche… C’est bien le cas avec Ankama, par exemple, qui vient d’ouvrir une antenne d’animation à Tokyo…

Et pour finir avec vos objectifs, est-ce que vous envisagez de faire de l’édition DVD, soit en vous associant avec une boite existante, comme Asuka avec Kaze, ou de créer un label comme Kana ?

Ahmed : Eh bien justement, en exclusivité mondiale… (rires)

Cécile : À vrai dire, même si dans 3 ans on te dira peut-être autre chose parce que de l’eau aura passé sous les ponts, à l’heure actuelle on n’a pas tellement envie de se lancer dans des associations. On s’est débrouillés plus ou moins tout seuls depuis notre lancement, et ça non seulement c’est super gratifiant, mais en plus c’est limite addictif. Bref se lancer dans une association, c’est un autre état d’esprit, qu’on n’a pas pour l’instant.

Ahmed : Être associé à un grand groupe, ça veut dire plus de sécurité et la garantie d’un rythme de travail plus classique, mais aussi plus de contraintes. Par exemple, on aime bien publier nos mangas sur un beau papier : on utilise un papier plus épais et plus opaque que 90% des éditeurs de manga. Les lecteurs ne s’en rendent pas forcément compte, mais pour nous c’est important.

Cécile : Dans ces conditions, le coût n’est pas le même – idem pour avoir des noirs très profonds.

Ahmed : Et ça, d’un point de vue strictement commercial, ce n’est pas forcément intelligent… Il va y avoir 5% de professionnels qui vont se dire : « Hum, chez Ki-oon, ils en ont du beau papier ! » et le reste du monde s’en moque. On pourrait très bien imprimer Übel Blatt sur du papier toilette, ça se vendrait quand même. Mais on tient à soigner la fabrication parce que ça nous fait plaisir de faire des jolies choses.


Übel Blatt – Game One

Cécile : Ce genre de raisonnement, tu ne peux pas l’expliquer à un contrôleur de gestion… Ce n’est même pas la peine. Il te dira : « Tu vas imprimer là où la maison mère imprime, avec le papier utilisé pour les manga de la maison mère, histoire de grouper les commandes et d’avoir des prix intéressants. » Bref, tu ne choisis pas et tu t’alignes.

Ahmed : Et ça, si jamais on doit le faire un jour, si Ki-oon va moins bien et qu’on doit s’adosser à un grand groupe, on le fera… mais pas de gaité de cœur. Même si on sait qu’on peut, parce qu’on reçu plus d’une fois ce genre de proposition.

Cécile : Autre solution, on peut aussi envisager de monter notre propre structure d’édition d’anime, ou même de production d’anime. C’est une autre histoire. Avoir ses propres auteurs, ses propres œuvres, c’est aussi pouvoir les décliner en anime (ou en goodies, etc.) quand on le souhaite. Ça, c’est un rêve d’éditeur, si tu me proposais demain de le faire, dans l’âme je te répondrais : « Je saute sur l’occasion ». Reste un problème de taille : l’état du marché de l’animation et là… il faut trouver un nouveau modèle économique car celui qui est en place ne fonctionne plus. Les ventes de droit à l’étranger financent de moins en moins la production des animes japonais : si eux n’y arrivent pas, je ne vois pas comment nous on peut le faire. Mais si je suis arrivée au manga c’est, comme beaucoup de monde, en regardant des anime, alors dans l’absolu je ne vous cache pas que ce type de projet me plairait énormément.

Après avoir parlé de Ki-oon, parlons un peu du manga et de son marché…

Pendant presque 20 ans, les éditeurs français ont publié plus de 40 ans de succès nippons, en puisant d’abord dans le shônen, puis dans le shôjo et depuis quelques années dans le seinen. Mais la stagnation des parutions depuis 2-3 ans semble indiquer que le marché français a bouclé son tour d’horizon. Pensez-vous qu’il reste encore de nouveaux territoires à découvrir dans le manga ?

Cécile : En ce moment, que ce soit l’accent mis sur le shôjo à Japan Expo, ou bien les lancements en fanfare successifs de titres shôjo (Twinkle Stars, Otomen, etc.), il y a beaucoup de choses de faites dans ce secteur éditorial – idem pour le seinen. Les collections shôjo et seinen de beaucoup d’éditeurs se sont fortement développées. Certains, comme Panini ou Soleil, ont clairement mis l’accent sur le segment shôjo de leur catalogue. On pourrait y voir une course vers un Eldorado, mais nous pensons que cette tendance est en fait due en grande partie à la relative pénurie sur le marché français de ce qui marchait jusqu’à présent, c’est-à-dire le shônen. Il y a sans le moindre doute des horizons éditoriaux à découvrir au Japon, où les genres sont foisonnants, mais indéniablement, à chaque fois qu’un Fairy Tail ou qu’un Soul Eater s’impose au pays du soleil levant, c’est la ruée chez les éditeurs français. Il faut croire que les vieilles recettes (action, aventure, manga de formation) ont quelque chose d’universel : le shônen reste ce que se vend le mieux. Le manga est encore lu en majorité par des adolescents… D’ailleurs si on regarde les chiffres de vente à fin 2008, depuis 4 ans à peu près, la part du seinen et du shôjo est restée stable…

Ahmed : Ils n’ont pas explosé en termes de vente malgré l’augmentation de la production. C’est-à-dire qu’il y a beaucoup plus de shôjo et de seinen disponibles qu’il y a cinq ou six ans, mais les parts de marché, elles, n’ont pas bougé. On trouve toujours le shônen loin devant, suivi du shôjo et enfin du seinen. Comme tous les gros hits shônen sont plus ou moins sortis et qu’on a grosso modo rattrapé le Japon, on va avoir de plus en plus de diversité dans les tops de ventes. Avant au hit parade, on trouvait Naruto, One Piece, Bleach, etc. Aujourd’hui ces titres sont toujours en tête des ventes, mais comme on a rattrapé le rythme de production japonais et qu’il y a moins de titres disponibles, de plus en plus souvent on retrouve à côté d’eux Übel Blatt, Jackals, Twinkle Stars, Switch Girl, etc. La composition du top de plus en plus variée. Mais ces titres, s’ils étaient sortis il y a cinq ans, au milieu de tous les shônen qui cartonnaient, n’auraient pas figuré dans le top 15. Même si le public se diversifie de plus en plus, même si il y a maintenant des lecteurs de shôjo, de seinen, de yaoi, on ne peut pas faire croire aux gens que le yaoi, par exemple, c’est l’Eldorado et l’avenir du manga de demain. On assiste simplement à l’établissement d’un genre en France. Il y a bien un public pour le yaoi, mais c’est un public niche, comme au Japon, et ça ne se traduit pas par un succès monumental en termes de ventes.

Maintenant que les bases sont posées, pensez-vous que les éditeurs ont plus intérêt à se spécialiser dans un genre, pour avoir une « image » ou à se diversifier pour toucher un public plus large ?

Ahmed : Une chose est sûre : tous les éditeurs qui, historiquement, ne s’étaient pas spécialisés dans un genre précis, le shôjo par exemple, et qui essayent ensuite de se lancer dans ce domaine, comme Kana, s’y cassent les dents. Ça ne veut pas dire que leurs titres ne soient pas bons, mais simplement qu’ils n’ont pas une image d’éditeur de shôjo.

Cécile : S’imposer et changer la vision que les fans ont de vous, ça demande du temps. En fait, il y a des moments différents dans la construction de l’image d’un éditeur. Il y a les éditeurs qui débutent et qui ont besoin de se faire une place. En fonction de leurs choix, il s’établit progressivement une certaine image d’eux. Quand on a commencé et qu’on a dit qu’on aimerait faire de la fantasy, ça a permis de nous situer auprès du public, pas forcément pour nous mettre une étiquette mais afin de lui permettre de décoder notre ligne éditoriale, dans la foule d’éditeurs présent sur le marché. Ensuite vient le moment où un éditeur devient « gros », comme Kana ou Glénat, et se met à avoir un grand nombre de collections différentes. Sauf que, bien sûr, ce n’est pas parce qu’on crée une ligne shôjo du jour au lendemain qu’on peut être considéré comme un éditeur valable dans ce domaine-là.

Ahmed : Si on regarde les choses de manière pragmatique, tous les éditeurs ont une image… Kana c’est le shônen, Glénat idem, Delcourt ou Panini le shôjo, etc. Et si tu regardes ce qui marche chez ces éditeurs, ce sont les titres qui collent à leur image, même si les autres mangas publiés chez eux sont de bons titres. Si tu n’es pas un éditeur identifié shôjo ou seinen, ce sera toujours plus difficile d’en vendre, ce sera un processus de longue haleine, où certains titres, aussi bon soient-ils, passeront malheureusement à la trappe. En terme de crédibilité, pour annoncer un titre comme étant le shôjo de l’année 2009, Delcourt, avec Nana ou Fruits Basket à son actif, sera écouté, alors qu’un éditeur comme Kana non. Idem pour nous, on est plus à même de défendre du seinen avec des titres comme Übel Blatt dans notre catalogue.

À propos de catalogue, le votre contient beaucoup de fantasy et de seinen, est-ce ce que vouliez apporter au marché du manga au départ ?

Cécile : Au début, on voulait publier principalement de la fantasy. On était partis dans l’idée de sortir très peu de manga par an, 5 ou 6. On aimait à la fois le manga et la fantasy, donc on pensait se concentrer surtout sur ce domaine-là, même si on ne s’interdisait pas d’éditer de temps en temps un titre d’un autre genre.


Bande-annonce Tales of Symphonia
envoyé par Ki-oon.

Ahmed : Et puis on s’est aperçu, quand ça a commencé à marcher, que l’on ne pouvait pas sortir si peu de titres à l’année.

Cécile : En fait sortir 5 mangas la première année, puis 10 la seconde, comme on a pu le faire, ça ne fonctionne pas du point de vue des libraires : avec si peu de parutions, ils ne vous connaissent pas, ne vous suivent pas, ne commandent pas vos titres. Il y avait trop d’espace entre les sorties (donc trop peu de réassort) ; on se faisait trop oublier pour que nos mangas soient présents, comme on l’aurait voulu, dans tous les points de ventes, tout au long de l’année.

Ahmed : Ensuite, on n’avait pas envie de sortir de la fantasy à tort et à travers, on préférait que les manga restent d’une certaine qualité. On a donc élargi notre catalogue au seinen. Parce que c’est ce qu’on lit, tout simplement.

Toujours dans votre catalogue, on remarque la présence d’auteurs coréens. Le manwha a connu des hauts et des bas ces dernières années, et certains éditeurs s’y sont même cassé les dents. Comment vous est venue l’envie d’en publier et comment avez-vous fait ?

Cécile : En fait au départ, on partait du principe qu’on lisait tout ce qu’on publiait. Comme on parle tous les deux japonais, notre catalogue n’était donc basé que sur des titres japonais. Ensuite un ami éditeur italien nous a raconté qu’il venait de publier un manwha vraiment bien. Moi je ne lis ni l’italien, ni le coréen… on a donc fait traduire l’ouvrage parce qu’on était trop angoissés pour publier un truc qu’on n’avait pas lu. Ce qui se fait beaucoup pourtant…

Ahmed : Il faut quand même savoir que pour 90 % des mangas publiés en France, ce sont des traducteurs qui font des fiches de lecture, qui les apportent au directeur de collection qui y jette un œil, regarde la couverture et se fait un avis à partir de ça uniquement.

Cécile : Ça n’a rien de honteux, cela dit. C’est comme ça que tous les éditeurs français procèdent pour les romans étrangers (forcément : un éditeur qui parle swahili, hébreux et chinois à la fois, ça ne court pas les rues). Mais comme on a toujours eu cette habitude de lire ce qu’on publiait, on a préféré en passer par la traduction pour choisir. Après un premier succès pour Witch Hunter en 2008, on a recommencé cette année : on a fait traduire trois manwha… deux qui ne nous ont pas plu à la lecture, un troisième qu’on a gardé. Depuis 2008, on publie donc un manwha par an, ce qui peut ne pas paraître énorme mais le processus de choix étant plus compliqué, on ne fait pas du manwha une priorité. On a également d’autres auteurs coréens au catalogue, car la mode, en ce moment au Japon, c’est de faire travailler des auteurs coréens talentueux. Square Enix a donc monté des projets, en associant des scénaristes japonais et des dessinateurs coréens par exemple, et ça fonctionne. Il suffit de se pencher sur les dessins de Kurokami, que je trouve très réussis, pour comprendre que l’équation « auteur coréen = travail de qualité inférieure », pour le coup, est complètement fausse. Square Enix vient d’ailleurs de produire un anime tiré de Kurokami.

Ahmed : Le manwha, en France, a joué de malchance. Dans la production coréenne, il y a des bons et des mauvais titres, comme dans tous les pays. Le problème, c’est que tout ça a été publié en France sans discernement, les bons manwha se sont retrouvés noyés au milieu d’une foule de titres qui n’en valaient pas la peine, ce qui a donné au manwha cette image de manga de deuxième catégorie. Imaginons qu’un seul éditeur ait choisi avec soin et publié des séries comme Chonchu, Yureka, Jackals ou Witch Hunter, tout le monde dirait : « Le manwha c’est génial, il n’y a que des auteurs fantastiques, etc. ».

Cécile : Au lieu de ça, le marché français a eu droit au tout-venant de la production coréenne, sans que les titres valables soient correctement mis en avant… Comme s’ils ne le méritaient pas, comme si c’était un sous-genre. Et ça a donné une série d’échecs.

Ahmed : Alors que depuis qu’on s’intéresse un peu au manwha, on trouve des titres vraiment chouettes. Quand on a sorti Witch Hunter l’an dernier, on a fait une grosse promotion (pub, livret de prépublication, etc.) parce qu’on y croyait… et au final, il n’y a pas de recette magique, Witch Hunter marche vachement bien. Idem pour Jackals, chez Square Enix, dont le premier tome s’est plus vendu en 5 mois plus que le tome 1 de Chonchu en dix ans – malgré de très bonnes critiques à l’époque…

Venons-en maintenant à un autre sujet qui fait parler lui aussi, Internet. Ce média prend de plus en plus d’importance depuis quelques années et c’est également l’un de vos principaux moyens de communication… pourquoi ?

Ahmed : Quand on a lancé la boite on avait 27 ans. C’est sur Internet qu’on se tenait au courant de l’actualité, qu’on se renseignait sur les séries, et c’est là qu’il y avait de la vie. Il se trouve que les lecteurs de manga sont en moyenne plus jeunes que le reste de la population, ils font partie des gens les plus en pointe question Internet et nouvelles technologies en général.

Cécile : On a fait partie de la première génération pour lequel Internet est devenu complètement naturel. Même si, enfants, on vivait sans, c’est rapidement devenu un réflexe quotidien. C’est forcément un peu moins le cas pour la génération qui nous précède immédiatement.

Ahmed : Baser la promotion d’un titre en majeure partie sur le web aurait sans doute paru totalement irréaliste, il y a quelques années, à beaucoup de directeurs marketing du milieu. C’est en train de devenir de plus en plus courant, au fur et à mesure que les habitudes changent, et il se trouve simplement qu’on était bien placés pour envisager très tôt de le faire.

Cécile : Les éditeurs de manga viennent de plus en plus à plus à Internet, mais ça ne s’est pas fait en un jour. Les présentoirs en librairie, les pages de pub dans la presse sont souvent encore prioritaires, je pense, alors que l’audience potentielle de Manga-news ou Manga Sanctuary est infiniment plus importante que celle de la presse manga. Une grande partie des lecteurs de mangas sillonne le web à longueur d’année, c’est tout simplement une question de génération.

Ahmed : Notre idée à nous, c’est qu’il faut aller chercher le public manga là où il est ; c’est pour ça qu’on a voulu faire systématiquement de la prépublication en ligne et des habillages sur Internet à une époque où ça ne se faisait quasiment jamais. Maintenant c’est devenu complètement normal. Il faut reconnaître que c’est sans doute grâce à ça que nos premiers titres, inconnus en France comme au Japon, ont quand même marché – parce qu’on est allé chercher notre lectorat sur Internet.

Vous utilisez aussi Internet pour offrir à vos lecteurs de nombreux extraits de vos titres à venir… envisagez-vous un jour d’aller plus loin et de lancer un magazine de prépublication ?

Cécile : Pour être franche, il y a très peu de chances ! Ce sont des choses qui ont déjà été tentées (Shonen Magazine, Magnolia, etc.), et qui n’ont jamais vraiment pris en France – même si certains de ces magazines perdurent, notamment aux États-Unis (Shonen Jump ou Yen Plus, même si Shojo Beat a été contraint de s’arrêter) ou en Allemagne.

Ahmed : Pour que ça marche il faudrait faire ça comme au Japon. Des annuaires de 800 pages qui coûtent 3 euros, imprimés sur un papier de basse qualité. Comme ils sont encombrants, ils se jettent aussitôt lus ; quand une série plaît, le lecteur achète ensuite le volume relié, et comme le magazine n’était pas cher, il n’a pas l’impression d’y perdre. D’ailleurs au Japon, les éditeurs ne gagnent rien dessus : ce type de support assure surtout la promotion des volumes reliés.

Cécile : Et pour appliquer ce modèle-là à la France, Ahmed comme moi, on voit tout de suite deux problèmes. Pour commencer, si les magazines sont si bon marché là-bas, c’est aussi parce que leur lectorat est immense : population double de la France, gros temps de transport, civilisation de l’écrit où chaque individu consomme beaucoup de romans et de bandes dessinées, habitudes de consommation différentes – le manga est lu par toutes les couches de population. Or quand on imprime un million de bouquins au lieu de cent mille, le coût d’impression de chaque ouvrage est bien inférieur. Deuxième obstacle pour faire un magazine bon marché en France : il me semble que les Français sont des collectionneurs dans l’âme. Je ne pense pas qu’ils auraient envie premièrement d’acheter un magazine de mauvaise qualité (papier, impression), et deuxièmement d’acheter pour jeter ensuite – ce n’est pas vraiment leur truc. Bref les éditeurs se retrouvent poussés à sortir des magazines de prépublications qui coûtent 6 ou 7 euros… or ce type de tarif est prohibitif pour le lecteur français, surtout quand il constate que la moitié des séries du magazine ne l’intéressent pas, et que ce qui l’intéresse, de toute façon, il devra le racheter ensuite, etc, etc. C’est le serpent qui se mord la queue !

Ahmed : C’est tout le contraire du Japon où quand tu vas au boulot le matin, tu en as pour deux heures de trajet et ça vaut la peine de t’acheter un magazine de prépublication dont tu te débarrasseras en sortant du métro !

Mais internet favorise aussi des univers plus polémiques, comme les scanstrad… quel est votre point de vue là-dessus ?

Ahmed : On possède un point de vue très simple… forcément les scantrads c’est illégal, forcément y a un auteur au Japon qui a travaillé sur le manga et qui a le droit d’être payé pour son travail. Et souvent, 90% des équipes de scantrad jouent le jeu, quand une série est licenciée, elles arrêtent et retirent les planches du net du jour au lendemain, il suffit de le leur demander. Mais restent les 10 % qui continuent et qui disent : « Oui, mais c’est grâce à nous que telle ou telle série a du succès en France, c’est grâce au prébuzz qu’on a fait monter autour du manga, etc. » À nos yeux, elles sont dans le faux. D’abord parce que des séries comme Übel Blatt ou Jackals, par exemple, n’étaient pas connues au Japon avant de devenir des succès en France : ce n’est pas le scantrad qui a joué un rôle dans leur réussite. Donc quand on tombe aujourd’hui sur des scans de ces titres, on sait que ça ne contribue pas à faire le succès de la série, ça nous fait juste du tort tout court.

Cécile : À la limite, on pourrait plus ou moins comprendre que quelqu’un ait envie de faire connaître une œuvre non parue en France, tant que les scans sont retirés du web lorsque l’œuvre est publiée. Mais parfois, ce ne sont pas uniquement les planches japonaises traduites qu’on retrouve postées sur le net, mais directement le scan du manga publié en France ! Quand l’auteur, au travers de l’éditeur japonais, licencie son manga à un éditeur français, c’est dans l’espoir que ça se vende, et que l’éditeur français lui reverse de l’argent pour son travail. Pour récompenser un effort de création et pour pouvoir continuer de dessiner autre chose – parce que sans un toit sur la tête il ne risque pas de pouvoir continuer à créer ! En ce moment au Japon, le vente des anime à l’étranger génère de moins en moins de revenus. Conséquence, il y a de moins en moins de projets, et les projets qui se montent sont moins originaux (parce qu’il devient compliqué de prendre des risques artistiques), moins bien réalisés (parce que les budget baissent), etc. L’animation au Japon est en train de mourir et c’est uniquement à cause du fansub. Bref, on peut comprendre l’impatience des fans quand un manga met des mois à être licencié en France, mais là en téléchargeant on est en train de couper le courant à la source, de couper la branche sur laquelle on est assis.

Ahmed : Quant au prébuzz généré par les scantrads, il est réel, et les éditeurs en profitent, c’est vrai, mais on ne peut pas non plus carrément attribuer au scantrad le succès en France d’un Fairy Tail, par exemple. Le titre était à peine publié au Japon, pas une seule page n’avait encore été scantradée ici, que les éditeurs français avaient déjà compris qu’il allait faire un carton et avaient déjà commencé à se l’arracher. Avec ou sans scantrad, Fairy Tail aurait fait une tuerie en France. Parce que c’est un bon manga d’abord. Parce ce que Pika lui a fait une grosse promo ensuite.

Cécile : Autre problème, le scantrad, ça peut faire un peu de bien à une série en faisant monter le prébuzz, mais ça peut aussi le fusiller en librairie : regardez Hajime no Ippo, alias Ippo ou la rage de vaincre. C’est l’un des titres les plus suivis en scantrad en France… mais quand le titre est sorti ici, il n’a pas du tout fonctionné à la hauteur qu’on pouvait attendre. En bout de course, il y a le cas de la Corée. C’est un pays très branché Internet et nouvelles technologies (il faut voir le nombre de champions du monde de jeu vidéo qu’ils ont là-bas). Le scantrad a vraiment bien pris là-bas. Résultat, les ventes de manga ont fait une chute vertigineuse, l’édition est carrément sinistrée.

Ahmed : En France, on n’en est pas encore là, parce que les fans de manga sont encore attachés au format papier. Mais les gamins qui ont 4, 5, 6 ans aujourd’hui seront sans doute familiarisés avec la lecture sur écran dès le premier mot qu’ils déchiffreront : ils n’auront aucun inconfort à consommer des scantrads, tout ça va leur paraître naturel. Le jour où, eux, ils se mettront au manga, si on n’a pas établi un truc sain entre éditeurs et scantradeurs, ça risque vraiment de partir en vrille.

Cécile : Il faut juste remonter à la base : heureusement ou pas, on paye ce qu’on mange, on paye le carburant qu’on utilise pour se déplacer… enfin bref, pour l’instant c’est comme ça que ça fonctionne. Je ne suis pas contre un modèle sans argent, mais personne n’a trouvé de moyen pour que ça marche. Les gens qui scantradent, quand ils travaillent – ou, pour les plus jeunes, le jour où ils commenceront à travailler –, ils seront payés pour ça et c’est grâce à leur salaire qu’ils arriveront à vivre. C’est pareil pour les mangakas, pareil pour tous les gens qui travaillent dans l’édition, du graphiste au traducteur.

Ahmed : On ne dit pas qu’on veut rester dans un modèle figé, comme lors de l’apparition du CD, quand toute l’industrie du vinyle s’est effondrée. Les éditeurs sont en train de s’adapter : dans le domaine du disque, ils commencent à proposer des offres légales de téléchargement. Mais si malgré ça les gens ne jouent pas le jeu, on va dans le mur. Aux États-Unis, 80 % des éditeurs de DVD sont morts où tout comme – et en France, on en prend le chemin… Bon, certains éditeurs ont compris qu’il fallait accélérer le mouvement, essayer de trouver des alternatives (je pense à la diffusion de FMA Brotherhood par Dybex sur DailyMotion, qui cartonne), mais pour l’instant, ce n’est pas un modèle viable.

Cécile : Pour l’instant, ce sont les intermédiaires qui trinquent, mais bientôt c’est la source qui va dépérir. Je veux bien que des génies proposent des productions gratuites et talentueuses sur le net, que ce soit en musique, en anime ou en manga… mais ça ne marche qu’un temps, on ne peut pas être bénévole toute sa vie.

Ahmed : Dans l’édition, on n’est pas les plus à plaindre mais on peut vraiment prendre le chemin du DVD assez rapidement. Ce n’est sans doute pas pour demain, mais dans une ou deux générations, on y sera… je pense que le livre a encore un peu de temps devant lui mais si, ça se trouve, je suis comme les mecs qui disaient, il y a 20 ans : « Ouais, mais écoute ce son, le petit grain que tu trouves sur ton 33 tour, il est inimitable, personne ne pourra s’en passer » (rires). Bref, c’est difficile à prédire.

Enfin pouvez-vous nous donner vos coups de cœur manga actuel, en France ou au Japon, que ce soit dans votre catalogue ou celui des autres ?

Cécile : Letter Bee chez Kana. Très chouette.

Ahmed : Vinland Saga chez Kurokawa, c’est génial, achetez-le et lisez-le, c’est super. Et chez nous, moi je vais citer paradoxalement un truc qui ne va sans doute pas bien se vendre, parce que ça ne ressemble pas du tout à ce qu’on fait d’habitude. Il s’agit de Bitter Virgin, qu’on a sorti en novembre, tome 2 le 28 janvier. C’est un titre en 4 volumes, au dessin plutôt shôjo et qui parle de sujets super durs comme la perte d’un enfant, l’inceste, ce genre de trucs. C’est un très bon manga, à chaque fois que je lisais moi ça me remuait le ventre mais c’est super prenant.

Cécile : Et en même temps, c’est une comédie romantique, ça parle de l’après : des cicatrices, mais de l’espoir aussi. C’est l’histoire d’une fille qui a vécu un inceste et qui a donc beaucoup de mal à laisser les garçons s’approcher d’elle depuis. On vous le conseille vraiment.

Un message pour vos 5 ans ?

Ahmed : Ben, on attend les cadeaux, t’as amené quoi ? (rires)

Cécile : Et puis on espère que ceux qui ont aimé les séries des 5 premières années aimeront toujours autant lors de nos dix ans !

Merci à Cécile et Ahmed pour leur accueil chaleureux et leur temps, et longue vie à Ki-oon !

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11 Commentaires pour “Deux décennies de manga : les éditeurs ont la parôle !”

  1. Jason Whitmen a dit :

    Do you do blogroll exchanging? If you want to exchange links let me know.

    Email me back if you’re interested.

  2. Jevanni a dit :

    Interview vraiment très intéressant malgré son retard ! Beaucoup d’info de la part de pros sur le milieu de l’édition, merci de l’avoir publié en tous cas.

  3. Torog a dit :

    Et pourquoi ne pas proposer une version du Jump en ligne? Ils prévoient un système de traduction pour leurs contacts étrangers en définissant les zones de textes, qui peuvent ainsi être traduites rapidement et mises en ligne dans plusieurs pays (C’est le système qu’emploie « Dragon Ball Multiverse » http://www.dragonball-multiverse.com/)
    L’utilisateur quand à lui, paye entre 3 et 5 euros par mois pour lire son Jump en version numérique. Pas d’impression de papier, une accessibilité rapide sur le web. Si vous voulez concurrencer le scantrad, il faut le concurrencer sur son terrain.
    Le scantrad étant plus laborieux que le Fansub à réaliser, si cette offre est proposée rapidement, peu de teams se casseraient encore les pieds à continuer le scantrad.

  4. ramza a dit :

    L’idée est loin d’être bête Torog, et je pense que ce genre de projet est déjà à l’étude mais il faut savoir que les éditeurs japs refusent complétement ce genre de chose car ils ont une immense peur du net. Rien que les chapitres pré publiés en ligne ils sont plus qu’aux aguets.

    Cela dit il suffisait d’être au salon du livre pour voir que la lecture de BD en streaming gagne du terrain… c’est une question de temps pour le manga s’y mette. Mais les éditeurs français n’ont pas du tout le pouvoir de décision, c’est aux japs de se décider !

  5. Jun Mochizuki, l’auteur de Pandora Hearts, à la Japan Expo | Paoru.fr: PLUME, KWEEH & ROCK'N ROLL ! a dit :

    […] vous ai déjà parlé des éditions Ki-oon, il y a quelque temps. L’éditeur vient tout juste de nous annoncer une bonne nouvelle : Jun Mochizuki, l’auteur […]

  6. Kamichu : quelques grammes de manga dans un monde de brute… | Paoru.fr: PLUME, KWEEH & ROCK'N ROLL ! a dit :

    […] à longueur d’année. Aujourd’hui un petit coup de cœur qui vient des Éditions Ki-oon : Kamichu, de Besame Mucho (créateur) et Hanaharu Naruko (mangaka). Attention aux lecteurs virils […]

  7. hana a dit :

    c’est n’importe quoi! je ne vois pas en quoi le fan sub tue l’animation japonaise!! deja les 3 quart des fan sub sont des séries qui sont diffusé gratuitement à la tv japonaise avant d’être edite en dvd! donc je ne vois pas pourquoi les europeens ou americains devraient paiyé directement les dvd d’une serie qui n’ont jamais vu sans avoir le droit aussi de la voir gratuitement! et en plus attentre entre 3 et 5 ans pour voir une serie c’est super long! bon il y a des diffusion tv mais en vf avec un doublage horrible non merci! d’ailleuts il y a un fillon à exploité forme des doubleurs uniquement pour doublé des animes car c’est souvant la cata, les japonais on u jeu tres theatrale tres vivant..en vf ils lisent leurs textes avec des accents debiles ou des voix etrange…enfin les choses commence à changer grace à des diffusion gratuite comme celle de fma brotherhood gratuitement! je vous verrez dire que la plupart de ceux qui regardent du fansub achetent les dvd par la suite si ils ont aimé la serie alors arrettez de dire des betises car non je ne vois pas en quoi le fan sub gratuit qui sous titre une serie qui passe gratuitement à le tv nippone detruit l’animation japonaise! n’importe quoi car elle est gratuite des la base! un nippon peu tout à fait enregistre sa serie avec son lecteur dvd numerique et pas achete les dvd non plus c’est paraille pour le fan sub! il y a que le support qui change!

  8. hana a dit :

    ca fait chier les editeur francais surtout car comme ca ils ne peuvent plus arnaquer les fans en leurs vendant des series qui ne connaissent mm pas donc qui vont peu etre pas aime comme cetait le cas à la fin des annees 90 par exemple! et puis il y en a qui regarde des animes juste comme ça car ils aiment bien mais sans plus comme on regarde une serie à la tv française mais sans pour autant achete le dvd ou la telecharger juste en streaming par exemple!

  9. ramza a dit :

    Le gratuit d’accord, comme FMA Brotherhood très bon exemple…mais ils vivent de quoi les animateurs, intervallistes et compagnie. Sur un anime comme Eureka seven, on doit dépasser les 60-70 personnes qui ont travaillés sur le projet, sans compter les doubleurs !

    Comme le dise Cecile et Ahmed, le système actuel va dans le mur, et là dessus ils sont d’accord avec les reproches de internautes. Mais si les dernières saisons d’anime sont moins intéressantes ( là dessus, tt le monde est un peu d’accord) c’est qu’il y a bien un manque de thune, c’est pour la même raison que les éditeurs nippons vont chercher de l’argent en Europe et USA (où ca stagne d’ailleurs) et y investisse.

    C’est aussi justement parce qu’il n’y a pas de diff télé qu’il y a souci en France…. sans droits télés où est l’argent. Imagine 2 min le foot sans les droits télés, certains clubs seraient très très mal (ça assainirait sans doute un peu certes, mais çelà ferait des dégâts énormes). Une diffusion télé augmente les ventes de manière énorme, et en plus rapporte de l’argent pour les droits. Or le net ne rapporte rien (les pubs de Dybex sur daily motion, ça paye pas grand chose vis vis à des prix de licences ou de com), et ça fait connaitre une série de manière beaucoup plus restreinte. Ce n’est pas pour rien qu’un spot TV coute 10 fois plus cher qu’un affichage web, et encore pour de la télé sur le cable comme No life ou Game one.

    Après le débat sur la VF ça il dure depuis 20 ans, faudrait peut être passer à autre chose. Les masses et les néophytes regardent en VF car « ils n’aiment pas lire » (rigolez pas, c’est vrai -_-) et les habitués à la VO n’en décrochent plus, et ils ont raison. On a peu près le choix des deux de tt façon maintenant, sf sur la cable où la VF est majoritaire, car encore beaucoup plus rentable. Mais bon je ne vois pas trop le rapport avec payer ou non ce que l’on consomme.

    Et puis que les éditeurs veuillent faire du fric oui mais arrêtez de les diaboliser par défaut, sans même les connaître, c’est gonflant à la longue sérieux. Ils font leur taff, c’est un milieu où il y a des têtes de noeuds comme partout mais pas plus qu’ailleurs, ne leur collez pas l’image du « grand capital » à deux balles, c’est puéril et ne fait pas franchement avancer le débat…

  10. [Interview] Retour sur les 20 ans de Glénat… et du manga | Paoru.fr: PLUME, KWEEH & ROCK'N ROLL ! a dit :

    […] d’éditeurs pour l’occasion. Vous avez déjà pu en avoir un aperçu à travers l’interview des fondateurs de Ki-oon, Ahmed Agne et Cécile Pournin, que j’ai publié il y a quelques […]

  11. Wib a dit :

    Encore une interview intéressante et enrichissante 🙂

    Pour la partie Fansub/Scan Trad, je suis d’accord avec ce que disent Ahmed et Cécile. Le problème est plus ou moins le même que pour les séries, films et CD. Il est normal de pouvoir avoir un aperçu de la série avant d’être obligé à l’acheter. Personnellement, combien de tome 1 j’ai sans vouloir continuer al suite? ça ne me dérange pas plus que ça car j’ai mon salaire, mais je penses a des étudiants ou lycéen qui ne peuvent pas toujours tout acheter.
    Alors oui, il faudrait que tous le monde joue le jeu idéalement : Des qu’une série nous plait, l’idéal serait d’aller l’acheter sur le champ et je suis conscient qu’il y en a plein qui ne le fassent pas. De toute façon, je n’aime pas lire des scans et préfère avoir un livre dans les mains.Mais les DVD d’animés coûtent cher.
    C’est un peu comme en Air Soft en fait. S’il n’y a pas de fair-play de tous les cotés, ça casse le truc…

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